Écart de mémoire

 

 

Illustration : Sophie Ainardi
Son site :
 http://www.sophie-ainardi.com/

 Jean-Claude Bourret, préfacier

"Ecart de mémoire"... Contraction des expressions suivantes : "écart de conduite" et "perte de mémoire"... L'un est provoqué volontairement, l'autre découle du temps ou d'un traumatisme... Si notre propre volonté décide de refouler au plus secret de son âme les meurtrissures subies, nous écartons de notre mémoire la véracité de cette souffrance. Mais que se passe-t-il lorsqu'une confidence, établie sous le sceau de l'intimité et de la confiance, se transforme en trahison éhontée ? Et qu'on retrouve des cadavres émasculés ayant jonché son existence ?

Entre histoire vraie et romance, Isabelle Loubry, l'héroïne de cette saga policière, devra se méfier de ses propres certitudes...

UN EXTRAIT

PREMIERE PARTIE

 

 La lumière me fait mal ! et pourtant… l’éclat de mes prunelles, sous des paupières à demi-fermées, s’habille d’une pâleur effroyable… Alors, un cri bizarre déchire le silence de la nuit... mon cri ? Strident, répétitif, alarmant… que nul ne semble entendre... Le froid m'entoure, le vent me gifle, la solitude m'oppresse... Je ne vois rien, pas encore assez, juste ce disque blafard fondu sur un écran d'étoiles... J'entends des sons rassurants, je surprends un geste doux recouvrir ma peau d’une veste rêche sensée protéger ma nudité et nettoyer mon corps trempé de sang et de liquide amniotique.. J’étais si bien dans mon antre lymphatique, baignant dans l’insouciance de la chair maternelle… et me voilà allongée sur un ventre soudain maigre, presque flasque, un ventre que je connais sans le toucher, un ventre affaibli supportant les mêmes souffrances que les miennes : froid, vent, solitude, le tout auréolé de lumières projetées par d’insolents réverbères... Aahhh… Enfin ! Un peu de chaleur émane d’un mamelon doux et humide… mes doigts se dégourdissent, attrapent la colline pleine de promesses et mes lèvres goûtent au mâme laiteux, agréable, chaud. Mon souffle se calme, la faim s’estompe et je me surprends à la gloutonnerie, dans l’insolente indifférence d’une rue qu’on m’affirmera plus tard comme étant l’une des plus grandes artères de Paris.

 

 

Un personnage d’allure immense, à nos côtés, bouge dans tous les sens. Il se prend la tête à deux mains, comme s’il voulait assurer le lien entre son esprit et son corps… Ses râles, gargarismes aigus qui m’interpellent dans un chant de sirènes plaintives,  se propagent en toutes directions, comme s’il voulait l’univers à son écoute, le monde à son agonie, le pays à sa souffrance, Paris à ses pieds. Les oreilles naissent en chaque chose, affirmait-il, l’œil tourné vers les murs de la ville… Il me sera bien utile de le savoir ! Que de tremblements et d’impuissances dans la voix rauque de cet homme ! Que d’énergie puisant sa source dans le désespoir ! Les oreilles naissent en chaque chose, les oreilles naissent en chaque chose ! Oui ! Oui ! Mais pourquoi gesticuler, pourquoi parsemer sa raison aux rigoles du macadam ? Je ne compris pas la raison de son silence soudain, mais moi, je m’en moquais, car j’étais préoccupée par quelque chose de bien plus doux qu’on présentait à mes petites lèvres… j’aimais trop la chaleur de cette peau qui me berçait ; j’appréciais vraiment le goût de ce lait maternel… Alors, je me recroquevillai au creux de bras remplis de douceur, et je me désintéressais complètement de lui… Je ne le revis plus jamais d’ailleurs. Certaines personnes alors prononcèrent quelques mots dont les derniers me frappèrent : deux mots, deux mots qui à eux seuls semblaient signifier le pire : « il est dans une crise de faux lit ». J’avais du mal à m’imaginer ce que c’était, qu’un faux lit, mais apparemment c’était bien grave. Assez grave pour expliquer le fait que plus jamais je n’entendis parler de lui, pris de grande panique comme aujourd’hui ! Panique… Ce mot déjà me frappe, martèle mon esprit, perturbe sans cesse mon existence de petite fille, comme il blessera celle de la femme ! Et puis, des lumières précédant un monstre énorme fait d'acier, arrive droit sur nous, j'ai peur ! Mon petit cœur bat la chamade, s'affole… L'instinct de survie déjà ? Heureusement, l'horrible chose s'arrête très près de moi, souffle une fumée âcre et immonde... Je tousse, je pleure, je crie ! Enfin, il se retient de cracher, comme s'il avait la faculté de ne plus respirer ! Il ferme même ses yeux jaunes... Il n'émet plus de bruit également ! Ses bouches latérales s'ouvrent et par miracle, d'étranges êtres en blanc sortent... Le mélange de paroles rassure, se fait doux ; leurs gestes s’appliquent avec beaucoup d’attention, avec tendresse. Des mains qui sentent bon me soulèvent de terre, me recroquevillent au creux d'une épaule, et m'emmènent dans l'antre de fer... J'entrevois le corps d'où je suis sortie, porté délicatement sur un matelas bizarre par des blouses immaculées... Ils la transportent vers moi, et elle en profite pour me toucher. Un des hommes en rouge et bleu me rapproche d’elle, elle me prend la main et me sourit. Un sourire comme il n’est pas permis, un sourire qui ne s’adresse pas à mon petit esprit de nouveau-né mais plutôt au vide sidéral, un sourire dont la béatitude annonçait déjà l’absence… A moins que ce ne soit le contraire : beaucoup trop de choses à faire cohabiter à l’intérieur !!! Les oreilles naissent en chaque chose… Comment comprendre, moi qui n’aie rien demandé à la vie ???

Alors, je me rends compte qu'il fait bon à l'intérieur de l'engin, qu'il y fait bien meilleur que dans cet endroit gris, froid et bruyant dans lequel j'ai ouvert la toute première fois mes pupilles de nouveau-né...

 

« Bienvenue dans ce monde de brutes, belle enfant ». L'infirmière avait certainement un don de prédiction... La première brute de ma vie, c'était la vie elle-même...


COMMENTAIRES DE LECTEURS

 

Face à prose de Pierre Brandao, Charles Hockolmess, le chat noir qui cite sans cesse les fables de Jean de La Fontaine ne peut s'empêcher de déclamer Les deux taureaux et la grenouille :
«Hélas on voit que de tout temps,
Les petits ont pâti de la sottise des grands.»

C'est en effet contre ce tragique millénaire que lutte la blonde Isabelle Loubry, officier de gendarmerie, et héroïne récurente des romans de Pierre Brandao.

Je viens d'en lire deux : «Vengeance séculaire» (un des premiers opus de Brandao) et «Ecart de mémoire» (le dernier paru chez Irène Pauletich). Deux polars mélangeant avec talent les ingrédients du roman noir ; deux livres qu'on ne lâche plus une fois qu'on les a ouvert...

«Vengeance séculaire» : j'en ai apprécié la construction, l'imbrication des intrigues policière et sentimentale. C'est mené comme un scénario de film. Les retournemnts de situations y sont parfaits. Il y a visiblement chez l'auteur le souci de la belle ouvrage, alimenté par le goût du service aux autres qu'il cultive de par sa profession. Mais au delà du frisson de l'aventure il y aussi transmission d'autre chose : partage d'expériences, partage de savoirs, partage d'émotions. D'un bout à l'autre du récit se confirme ce regard singulier porté par le gardien de l'ordre sur l'humanité imparfaite, regard mêlé d'attention, de révolte, mais au bout du compte de compréhension. L'ouvrage se lit bien, même très bien. Il a été conçu pour qu'en ouvrant on ne le lâche plus jusqu'à la fin. On attend plus que l'adaptation cinématographique.


«Ecart de mémoire» est bien l'oeuvre du même homme. Mais il est encore plus abouti dans la qualité d'écriture : maîtrise du récit, travail de la phrase, (la comparaisons des deux romans est la preuve par A plus B, que le style c'est comme le bon vin, rien ne remplace le temps pour en améliorer la saveur).

On y retrouve bien sûr des thèmes qui sont chers à l'auteur (toujours La grenouille et les deux taureaux). L'intrigue est plus musclée, de même que le style qui acquiert plus d'étoffe. Bravo d'avoir fait ainsi coexister le journal intime de Dominique au ton poétique, presque surréaliste (par moment) avec les dialogues brutaux et réalistes de la tradition feuilletonniste à la française (à la française mais avec un cadrage d'image qui n'est pas sans évoquer le cinéma américain. Face à l'horreur du crime, on songe à plus d'un instant au «Silence des agneaux»). Souhaitons à ce roman de devenir la lecture de l'été sur les plages landaises. Tout y est : beaux retournements de situations, description rassurante de l'infaillibilité de la police scientifique, phrase finale d'une belle épaisseur Shakespearienne.

Cerise sur le gâteau : on a droit à un charmant petit voyage touristique dans le sud ouest. Vous qui passerez par ce livre d'or, si vous aimez les polars, n'hésitez pas à lire du Pierre Brandao

Pierre, au nom de Charles Hockolmess, le chat noir qui cite sans cesse les fables de Jean de La Fontaine

  

Oui, Pierre, ce qui fait toute la valeur de ce livre, c'est avant tout son authenticité. On sent la griffe de quelqu'un du métier, quelqu'un qui connaît "de l'intérieur" l'univers de la police et de la gendarmerie, quelqu'un qui travaille sur le terrain. Ton livre n'a rien des élucubrations irréalistes de certains auteurs de polar ! Je le conseille vivement ! Non seulement il est passionnant, mais il nous apprend beaucoup de choses car son auteur, un gendarme, parle de ce qu'il connaît !

Edmonde Vergnes-Permingeat

 Aucun sourire sur ton visage déchiré
Par la solitude et la souffrance.
Que ces larges sillons par les larmes tracés
Au fil d'un temps sans espérance.

 


Ces quelques vers, extraits de « Écart de mémoire », dernier ouvrage de Pierre Brandao, illustrent magnifiquement la poignante noirceur dépeinte dans ce roman.

On pourrait s'inquiéter de ces termes tristement négatifs, mais c'est sans compter la maestria de l'auteur qui, à travers un récit riche et une intrigue complexe et structurée, tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre, aidé en cela par quelques accents d'espoir et de rédemption, savamment distillés.

Sans ternir son savoir faire, il faut néanmoins préciser que Pierre Brandao a bénéficié, lorsqu'il a tissé ce récit sombre et haletant, d'un triple avantage : son goût immodéré pour l'enquête, son sens avéré de la poésie et son Amour évident pour sa compagne... Grande maîtrise et grand art !

Pierre Brandao est de facto un talentueux écrivain de Charente-Maritime... et c'est tant mieux pour nous tous !

Christophe Galiana

 


 

 

 

 

 

 

J'aime beaucoup votre style et je persiste en disant que j'ai dévoré votre livre, d'habitude les polars ne sont pas ma tasse de thé, mais depuis que je vous ai lu, je reconsidère mon point de vue.et, si vous écrivez d'autres livres, ce que j'espère, sachez que je m'empresserai de vous lire.

Sophie Ainardi


 

 

 

Il semblerait que c'est à cet endroit du site que l'on peut venir apporter ses impressions sur les oeuvres de Pierre.
Avant d'avoir l'immense plaisir de te rencontrer, mon cher Pierre, je n'étais pas vraiment attirée par le genre "policier", comme je te l'avais expliqué. Mais je dois dire que j'ai changé d'avis. Non pas que j'ai envie, à présent, de lire des polars d'autres auteurs, mais j'ai au moins envie de lire ceux que tu as écrits entre "vengeance séculaire" et "Ecart de mémoire". Je m'étais, dans "vengeance séculaire" attachée à Isabelle Loubry et à sa vie personnelle, mais aussi à la belle imagination dont tu avais fait preuve dans l'intrigue du trèfle.
Dans "écart de mémoire", Isabelle s'efface un peu, elle apparaît uniquement comme une enquêtrice, laissant la place à une autre héroïne encore plus attachante, Dominique Toirne. Quel récit poignant au travers son journal intime, quelle grandeur d'âme chez cette femme à qui l'on est prêt à tout pardonner ! Et quel suspens final...
Un livre que je recommande à tous ceux qui aiment les polars et à tous ceux qui ne les aiment pas. Ils feront comme moi, ils changeront d'avis. Les qualités d'écriture sont indéniables, elles ont su s'affiner avec les années. Vivement le prochain roman !!!

Anne-Cécile Feugnet


 

 

 

 

« ...Pas du tout, fit en dénégation l'alité »*

Le dessin réalisé en couverture de l'ouvrage signé Sophie (alias notre Svela) me met dans les conditions idéales pour commencer le livre de Pierre Brandao, auteur particulièrement sympathique que nous avions découvert lors du Salon du livre à Paris sur le stand des Editions Pauletich.

Quelle originalité une naissance racontée et vécue par le nourrisson lui-même ! Un début haut de gamme très intéressant que je relis plusieurs fois afin de m'imprégner de ces premières lignes annonciatrices de bons moments de lecture.

Pauvre Gilda ! Je fais connaissance avec toi dans un triste moment de ta fonction professionnelle, lasse de la banalité de cette vie malsaine, maltraitée par des clients pervers usant d'aucune délicatesse malgré tes soixante dix printemps passés. Tu es mon premier moment de tendresse.

Et puis vint le Lieutenant Lebras dans la routine habituelle de son travail. En ce début de lecture une atmosphère étrange et électrique, m'étreint. A ce moment j'ai à l'esprit les polars cinématographiques avec Louis Jouvet. Oui, c'est bien cette atmosphère un peu glauque que je ressens. Pierre de sa plume filme son roman.

Magguy l'agent immobilière ravie de faire visiter une vaste demeure à un couple d'Anglais passe du rayonnement de sa joie de vivre à l'aspect livide de la terreur, le sang glacé d'horreur. Dans cette demeure un pendu y a élu domicile.

A partir de ce fait et au fil des pages, le rythme de l'enquête s'accélère et celle-ci devient palpitante. Isabelle Loubry prend les choses en mains. Maintenant les bases sont fondées, les hypothèses énoncées, avec la présence d'un mort dans son environnement de présumés innocents ou coupables. Les ramifications de l'enquête divergent comme un arbre généalogique mais un élément commence à germer : le mobile ! Malsain ? Pervers ?

Me faire vivre l'enquête à cœur ouvert est la quête du gendarme Brandao.

La trame se construit de façon très originale qui fait du lecteur le stagiaire judiciaire témoin d'une enquête passionnante, compliquée, dont les éléments s'imbriquent les uns dans les autres. Excellent découpage.

Au cours des chapitres, Isabelle Loubry s'impose et fusionne avec le lecteur, l'invitant à poursuivre son enquête en sa compagnie courant de surprises en rebondissements. Une question se pose : QUI ? Pas encore de réponse au commencement de la seconde partie de l'intrigue.

J'adore ces apartés en italiques qui nous dévoilent petit à petit les écrits du journal intime de Dominique.
Le scenario est parfaitement ficelé et l'enquête me tient en haleine. J'ai hâte d'arriver au dénouement de cette tragique histoire car de la fiction à la réalité il n'y a plus qu'un pas, c'est une simple porte à franchir.

Magnifique fin de ce roman policier qui se termine par touches philosophiques. Pour moi l'originalité de cette histoire est le passage d'un personnage à l'autre, un suivi minutieux de l'enquête agrémenté des compétences et du savoir de l'auteur. Le virtuel rejoint la réalité dans ce roman qui en trame de fond expose les conditions de vie des enfants de l'Assistance publique.

Fabienne et moi après avoir lu ce livre sommes unanimes afin de féliciter Pierre Brandao pour ce roman policier rempli de suspens, écrit avec conviction et intelligence. Nous aimons cette justice que Pierre nous décrit et nous le remercions car il a eu le l'envie et le talent de nous faire participer à son enquête.

Que le mot FIN arrive trop vite...

Nous espérons que l'adjudant Isabelle LOUBRY de la Brigade de recherche de Jonzac sera fière de ses deux stagiaires Fabienne et Dominique...


Mots appris :
Stupre : débauche honteuse, luxure
Une squame : lamelle épidermique qui se détache de la peau;
Regard torve : regard oblique et menaçant
Un écouvillon salivaire : pour échantillon ADN
L'estran : Portion de Littoral
Une saponification : transformation de matières grasses en savon
Un adminicule : élément de preuve

... Je lis en j'apprends, merci Pierre.

Dominique et Fabienne Chevalier

 

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Commentaires (2)

1. 02/03/2010

C'est la première fois que je suis "scotchée avec un livre policier. J'aime beaucoup votre style et je persiste en disant que j'ai dévoré ECART de MEMOIRE, d'habitude les polars ne sont pas ma tasse de thé, mais depuis que je vous ai lu, je reconsidère mon point de vue, et, si vous écrivez d'autres livres, ce que j'espère, sachez que je m'empresserai de vous lire.
Amicalement,
Sophie

2. 09/03/2010

Sophie, merci d'apporter votre ressenti de lecture ! Cela permettra sûrement aux lecteurs qui, non habitués ou déçus par le genre policier, franchiront le pas et plongeront dans le monde d'Isabelle Loubry, cette gendarme pour qui l'humanité n'est jamais un mot vain malgré les événements dramatiques auxquels elle se trouve confrontée.

Vous êtes également auteur : ce qui donne à votre témoignage une force encore plus forte ! Et j'espère que vous aurez autant de plaisir à découvrir les premiers romans, dont les extraits figurent en rubrique littérature.

Bien amicalement,
Pierre

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Date de dernière mise à jour : 21/01/2012

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