L'ASSASSIN DU PREMIER MAI
Présenté au concours littéraire de la gendarmerie en 2005, a terminé en sélection finale. A découvrir absolument !
Voilà un roman qui voyage à travers notre belle France et qui se permet une petite échappatoire vers l'Inde... Isabelle Loubry, notre héroïne de la gendarmerie, pourchasse un serial killer qui a une particularité morbide et romantique à la fois : il dépose sur le corps de ses victimes, assassinées la veille du premier mai, un brin de muguet symbolique... Voici un extrait du roman, pour votre grand plaisir j'espère !
Illustration : Sophie Ainardi
Son site : http://www.sophie-ainardi.com/
| CHAPITRE 1 |
Soirée du mercredi 30 avril au jeudi 1er mai 1997
Vézelay – Bourgogne
Les coteaux bourguignons acceptaient, soumis, l’emprise de la pénombre envahissante. Un soleil rougeoyant clignait de l’œil, désireux de se reposer après une journée où le labeur de l’homme l’exténuait. Quelques flocons de nuages ensanglantés cotonnaient le ciel de mai naissant. Sur la colline vouée au culte du vin, la basilique Sainte-Marie Madeleine se dressait, hautaine, souveraine. Les gens superstitieux affirmaient qu’ici, l’air soufflait la foi des croyants en route pour Saint Jacques de Compostelle. Une sorte d’élévation de l’âme, forte, intime, perpétuelle assurait aux sédentaires d’accéder au Paradis à la droite du Père. Tant de siècles passés à préserver la magnificence de l’endroit inspiraient respect et silence. Vézelay vivait au rythme de la congrégation religieuse sa réputation de petite ville de province tranquille.
Sœur Barbara, franciscaine, se rendait en contrebas d'un chemin bordé de vignes. Elle avait une trentaine d’années. L’aspect sévère de son habit monastique cachait la finesse et la beauté de ses traits mais, pour elle, le physique n’avait aucune importance, seule la pureté morale trouvait grâce à ses yeux. Tout en marchant, elle tenait instinctivement la croix suspendue à son cou, protection contre ses démons intérieurs pensait-elle. Elle songeait aux événements récents. Dans la matinée, l’homme, qui depuis quatre jours la harcelait, lui avait proposé de la rencontrer discrètement. Ses paroles chuchotées mais empreintes de conviction, accompagnées d’un regard intense et attirant, avaient réussi à la perturber. Un sentiment nouveau, qu’elle refusait d’admettre comme étant de l’amour, prenait corps en son esprit. Un message se lisait dans ces yeux… Un message né de l’au-delà ? Si cette enveloppe humaine se déclarait envoyée par le Messie, nul doute qu’elle le croirait sans hésitation ! Et le souvenir de sa voix qui résonnait aux tréfonds de sa mémoire, en un écho qui la faisait trembler de tous ses membres ; voix qui ne la quittait plus ; voix de souffle divin la couvrant de chaleur, perturbant sa foi et son irrémédiable volonté de consacrer sa vie à Dieu. Comment résister à cet appel ? Les questions affluaient, questions interdites pour une moniale. Pourquoi ne pas accepter la tendresse ? Pourquoi ne pas fléchir, rien qu’une fois, à un appel passionné ? Pourquoi ne pas vivre l’instant charnel, sentir le frôlement d’une peau qui la désirait, respirer la chaleur et la caresse d’un baiser à venir ? Pourquoi ne pas oublier, juste un court instant, les préceptes qui l’avaient conduite à bannir les plaisirs ?
Elle parvint à hauteur du chemin qui la conduisait à l’intersection où il lui avait donné rendez-vous. Rendez-vous : ce mot, ignoré jusqu’alors, prenait une multitude de sens ; galant, anxieux, dangereux, amical, professionnel. Elle se souvenait de rencontres au lycée où, comme ses camarades, elle s’amusait de l’espoir frivole d’amoureux transis dont elle se moquait éperdument ! Combien de garçons avait-elle ainsi blessés ! Sœur Barbara se souvint du billet laissé par l’inconnu lorsqu’elle était rentrée chez elle. La lecture ébranla sa certitude et elle resta de longues minutes sans pouvoir agir. Finalement, elle le rangea dans son journal intime mais les phrases restèrent gravées dans son esprit. Pourtant, la révolte grondait. Sa vocation l’emporterait sur le désir, encore fallait-il que cet homme cesse de l’importuner !
Elle frissonna. Armée de courage, reculer maintenant ajouterait le ridicule à sa situation. Barbara s’approcha de l’endroit convenu. La pénombre arriva soudainement. L’air devint moite, lourd. La fraîcheur laissa la place à une torpeur inquiétante. La religieuse s’enveloppa de sa cape. Elle ne distingua plus rien et se retrouva seule. Elle s’arrêta, décidant de faire demi-tour. Soudain, le regard figé, elle se raidit, un cri s’échappant du plus profond de son être ! Un cri de terreur, un cri de douleur, fit trembler le silence nocturne ! Une insupportable brûlure déchira son dos ; elle se retint pour ne pas tomber. Ses doigts sentirent la froideur d’un métal entré dans sa chair et la chaleur du sang quittant son corps. La lame se retira violemment. Dans un ultime effort elle se retourna et n’aperçut que l’éclat d’un regard incisif. Il était là, mais ce ne fut pas le regard aimé, le regard profond qui l’avait tant secouée, mais un regard de haine intense. La voir s’écrouler, la voir souffrir, la voir expirer, motivait l’ignoble individu . Barbara sentit ses forces l’abandonner. Ses yeux, emplis de larmes et d’incompréhension, ne comprenaient pas cette furie meurtrière. Qu’avait-elle fait, pour mériter cette mort atroce ? L’assassin, une feuille dans une main, le poignard ensanglanté dans l’autre, transperça le cœur de la pauvre nonne, dans un rire qui glaça les environs. Sœur Barbara s’écroula devant l’homme. Il contempla le corps inerte de sa proie et jeta un brin de muguet dessus.
1. 11/02/2012
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Date de dernière mise à jour : 21/01/2012
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