Quai des cicatrices

QUAI DES CICATRICES

couverture-qdc-recto.jpg

 

Illustration de couverture : Sophie Ainardi
Son site : http://www.sophie-ainardi.com/

Nous retrouvons Isabelle Loubry qui a décidé de prendre quelques vacances, après les événements l'ayant conduit sur les routes de France et d'Inde. Quoi de plus naturel que de revenir à Marsilly, où elle y avait rencontré Yves Tarmin ? Mais, alors qu'elle vient à peine de défaire ses valises, une découverte macabre la conduit à apporter son aide aux gendarmes locaux, dont l'un d'eux n'était autre qu'un de ses meilleurs camarades d'école !

Pourtant, parfois, il ne vaut mieux pas s'occuper de ce qui nous dépasse... Découvrez à travers cet extrait les rues de La Rochelle... puis, si le coeur vous en dit, une version "parlée" vous attend...

 

Chapitre 1

 

La Rochelle,

Lundi 25 août 2003, 05H00

 

Quel âge pouvait-il avoir ? En avait-il un ? Sa face crantée par le blafard des miroirs d'antan se recouvrait de la poussière nocturne, tandis qu’une couche de crasse dissimulait sa morosité latente… Il n'osait plus, depuis longtemps, contempler son reflet… Qu'imaginait-il, seul, perdu dans l'immense drap noir où les étoiles nourrissaient le clapotis de son amère existence ? Il déboucha sur l’intersection de la rue de l’Arsenal et du Quai Maubec, dans l’idée de prendre la direction du parc animalier où ses compagnons de misère l'attendaient. Le chemin s’étirait comme un carambar allongé par la bouche d’un gamin ; il s’annonçait interminable, tant son état éthylique l’abrutissait ! Tombouctou lui paraissait plus proche ! Combien de kilomètres devrait-il parcourir encore ? D’abord le Cours des Dames, ensuite la tour St Nicolas, le grand parking St-Jean d’Acre et la forteresse des Quatre Sergents. Enfin, il emprunterait les espaces verts et se dirigerait vers le petit jardin zoologique.

Dans un monde où le réel côtoyait le brouillard, il déambulait ainsi, le regard perdu, l’œil aux rivières veineuses et les pensées mortes calfeutrées dans l’illusion. Chaque pas en avant le déséquilibrait, l’obligeant à un effort constant pour ne pas choir sur le pavé. Quelques lueurs - éphémères traits d’esprit vite anéantis par les vapeurs vineuses - l'invitaient à ne pas divaguer sur la route ; il y percevait la folie des chauffards du petit matin s'amusant au nez et à la barbe des policiers blasés. Malgré le dépérissement d'un corps tombant en loques, « Vieux Loup » se rattachait à son passé. Aujourd’hui, vivre se résumait à partager les bouteilles de whisky, notamment celle qu’il tenait serrée dans sa main. Il avait promis à ses frères d’infortune de la vider avec eux ; par ces temps de canicule, un peu d’entraide rafraîchirait les cœurs des mal nantis ! Mais il fallait attendre pour ne pas susciter les convoitises d'autres mendiants assoiffés. Aussi avaient-ils convenu d’attendre l’aurore, seul instant propice pour des retrouvailles tranquilles. Propice car la brume donnait au parc le sentiment d'un monde fantasmagorique, où mystère et réelle solitude se rejoignaient ; propice pour chasser leurs angoisses en prenant une bonne lampée de feu jaune.

Un rictus proche du sourire creusa ses rides d’ancien marin. Il songea au billet récolté l'après-midi, généreusement offert par un « bourgeois » qui s’était amusé à l’apostropher d’une tirade facile empreinte d'hypocrisie et de pitié : « Faites-en bon usage, mon brave. » En quoi ça le regardait ? Ce bourg’ pouvait donner ce qu'il voulait, mais pas de conseils moralisateurs ! Savait-il à qui il avait affaire, pour dispenser des commentaires proches de l'humiliation ? À lui ! Lui qui, trente ans auparavant, naviguait sur les océans du globe ! Oh, vrai… Cela n'avait pas duré… Cette fichue maladie l'avait contraint à rester à terre et ensuite la déchéance l’habita à tout jamais… Pourtant, comme l'équipage se glorifiait de saluer un tel chef ! Hardi, les gars ! Les harengs et les thons rendront leurs vieilles arêtes ! La pêche assurera votre fortune ! Voyez à Chef de Baie, ce bon vieux port, votre retour tant attendu ! Ah ! Belle nostalgie de cette époque où il ne gardait plus que l'amère magie des voyages tropicaux ! Comme il appréciait le respect des autochtones l'accueillant, craintifs et obéissants ! Derniers souvenirs de ce passé révolu, « Vieux Loup » arborait les bottes bleues en caoutchouc recouvrant le bas de son pantalon ciré jaune ; un pull marin découvrait une ancre tandis qu’une casquette blanche et bleue asseyait son autorité sur le petit monde l’entourant… Il n’imaginait même pas les sourires narquois des badauds à le trouver vêtu de la sorte !

Il se plaisait dans son monde imaginaire, habité de peuplades sauvages dont il se proclamait roi, servi par des femmes attentives à ses désirs, adoré par des hommes puérils et entièrement dévoués ! Alors, qu’un « bourgeois » lui fasse la leçon ? Ça, non ! Jamais ! Jamais il n’accepterait de recevoir en pleine face la vérité de son déclin ! Un inconnu ne le musellerait pas, non ! Sûrement un touriste attardé, croyant faire l’intéressant. « Vieux Loup » ne se laisserait pas insulter, non mais ! Le mépris ? Un terme absent de son vocabulaire. Les quelques invectives proférées à l’encontre du donateur le firent vite fait ! « Vieux Loup », un surnom bien mérité, bon sang ! Il en avait fallu des années pour assortir cette moustache et cette barbe avec le franc-parler qui lui était propre ! Malgré l’année passée derrière les barreaux, son clapet s’exprimait toujours aussi bien, alors un estivant de pacotille… Pensez donc ! Un peu de considération, tout de même !

Il discerna, quelques dizaines de mètres plus loin, la masse sombre de la Chapelle des Dames Blanches, seulement illuminée par un réverbère contemporain. « Vieux Loup » avait toujours admiré les sculptures du fronton de l’édifice. Il appréciait le travail des tailleurs de pierre, des magiciens selon lui ! Marie et l'enfant lui apparaissaient dans une dimension divine pas vraiment désagréable, même si son opinion sur la religion contrastait avec cette impression de beauté. Les personnages de granit, placés aux côtés de la Sainte, la regardaient avec compassion. Il eut également cette complaisance… Mais, à quoi bon ?

Il prit la décision d’aller s’asseoir un peu sur les marches du porche d'entrée, afin d’humecter son gosier. Forcément, marcher autant, ça donnait soif… Fallait ce qu'il fallait pour donner du sang au corps ! Le mur serait un bon allié, se dit-il, pour arriver jusque-là. Encore éviter les canons de bronze fixés au sol, souvenirs d’un passé guerrier, puis se méfier des pavés sur lesquels il trébucherait s’il n’y prenait pas garde.

Au-dessus de lui, il aperçut la plaque sur fond bleu fixée au mur d’enceinte : « Quai Maubec ». Une autre pierre d’un âge révolu et gravée du même nom rappelait le fil de la vie et du passé… Il s'entendit murmurer : « C’était le bon temps… » et ne perçut pas le danger d'une ombre feutrée dissimulée quelques mètres derrière lui.

Un peu plus loin, le canal ruisselait d’un rythme intemporel. Lorsqu’il parvenait à garder l’esprit clair, « Vieux Loup » aimait à se pencher sur la balustrade du petit pont précédant l’écluse. Il laissait ses pensées naviguer au fil de l’eau ; pourtant, seul le souvenir des services rendus revenait à cet instant précis, celui de ses beuveries finissant en mal chronique !

Durant une fraction de seconde, il eut le désir d'aller voir son reflet, mais il se ravisa… La clarté blafarde de la lune lui permettrait-elle de restituer sa face de marin déchu, dans le miroir de l’onde trouble ? Quel besoin avait-il de se faire du mal ?

« Faut pas tomber, manquerait plus que ça… »

Il leva les yeux, distingua au loin la pointe de la tour des Quatre Sergents et, un peu plus sur la droite, le beffroi carré de l’Église Saint-Sauveur. Ah, celle-là, quelle beauté ! La petite tour crénelée à flanc de l’édifice l’étonnait encore et l’étonnerait toujours : paradoxe d’un symbole de paix, de sérénité, flanqué d’une démonstration de force belliqueuse… Pourtant, en son nom, combien de fois l’homme avait-il bafoué ses principes les plus élémentaires ! Il aimait durant la journée pénétrer les lieux, contempler au passage le gigantesque portail en bois, entouré par quatre colonnes coiffées chacune d’une vasque ancienne. Il passait le seuil, s’imprégnait du silence religieux, se laissait submergé par le regard des statues le dévisageant et par l’atmosphère solennelle. Qu’il crût en Dieu ? Balivernes ! Son Dieu à lui s’appelait Rue ! Un Dieu fait de misères et de douleurs, noyé dans le ranci des impasses journalières. Mais cet espace de prières chargé d’autres idéaux répondait à un besoin profond : calme, réflexion, recueillement…

« Encore du chemin à faire ! » bougonna-t-il.

Il avança, cogna contre le fût de canon ornenmental, posé à la sortie de l'encadrement du parking Amelot. Il pesta :

« Foutez-moi ça à l'eau, bougre de Dieu ! »

Il se tint plus près du mur, fit quelques pas, s'arrêta sans prêter attention au contact froid de la pierre et de la tablette, souvenir rappelant le passage de l'écrivain Simenon à cet endroit. Deux à trois mètres plus loin, s’il ne tombait pas avant, il s’assoirait sur les marches. « Vieux Loup » souffla ; démentiel de sa part de toujours passer par là… L’espoir le nourrissait-il encore ? Un jour, peut-être, elle apparaîtrait à sa fenêtre et l’inviterait à rentrer… Des souvenirs doux affluaient, une larme de regret glissa au seuil de sa paupière… Il la chassait, se rendait à l'évidence : trop tard, beaucoup trop tard ! Elle n’avait pas désiré le suivre dans son errance… Il ne lui en voulait pas… Devenu un « Vieux Loup » en liberté, elle n’accepterait plus aujourd’hui d’être sa compagne le restant de sa chienne de vie. Le volet clos, devant lui, fermait l’oculus de sa mémoire douloureuse ; ne pas frapper à l’ombre du passé, non… Il fit encore quelques pas… et ne se retourna plus…

En observant le coin de la rue, juste avant de s’engager sur le Vieux Port, le mendiant eut un rire pincé ; les spectacles offerts par les saltimbanques tous les étés l’attiraient encore. Il se pressait chaque soir pour voir l’équilibriste à vélo jonglant avec des torches enflammées. Ce numéro le stupéfiait, il n’en avait pas raté un seul ! Fallait pas qu'il prenne du tord-boyaux, lui, s'il voulait s'en sortir vivant ! Il l'aimait bien ce brave gars, tout courageux qu’il était, jouant avec le public, riant de voir tourner en ridicule un ou plusieurs touristes amusés de se prêter au jeu. Au moins une façon louable de gagner de l'argent, toujours mieux que tendre la main à mendier !

A cette heure matinale, les saltimbanques avaient déserté le Vieux Port. Aucun n'était resté pour lui donner une représentation, rien que pour lui !

« Pourvu que les copains m'attendent, se dit-il, y'en a assez pour eux, pour sûr ! Mais si je continue à la vider, y vont me faire ma fête !»

Il ne put finir sa phrase. Une main bloqua sa bouche et, dans le même temps, il sentit un froid aigu pénétrer sa chair, à la hauteur du bassin. La déchirure se répandit à travers ses muscles et ses organes, remontant vers la cage thoracique, perforant les poumons et le cœur. Une lame d’une vingtaine de centimètres, songea-t-il, les yeux en perte de lumière, il ne rigole pas le bougre ! Bon sang ! Non, pas ça ! Pourquoi lui ? Que gagnait-on à le tuer ? Il ne possédait plus rien depuis bien trop d’années ! Et ses potes allaient s'inquiéter ! Il tenait à partager la bouteille avec eux !

L'alcool et l'âge ne lui permirent pas de résister à cette attaque ; il sentit ses forces l'abandonner, flancha et tomba à genoux. Son dernier regard se tourna vers une forme sombre… Il ne vit pas la haine des pupilles dilatées, ni la main nerveuse, armée, satisfaite de sa besogne accomplie ; il regardait, simplement ahuri, agonisant, le métal de l’arme rougi par son propre sang…

Et quand le voile blanc envahit son champ de vision pour le plonger dans l’obscurité totale, il comprit qu’il ne verrait plus jamais l’éclat du jour… Ainsi, il allait mourir comme ça, sans même savoir pourquoi on lui faisait la peau ? Le néant l'appela, tandis que son corps était tiré puis jeté dans le coffre d’une voiture sombre…

La bouteille de whisky roula à terre, heurta un banc de pierre sans se briser… Elle entraîna dans sa chute le sérum vital qui s’était enfui du corps de « Vieux Loup ». Le pourpre de la vie se mêlait à l’humidité de l’asphalte et non à l’azur des océans dont il avait toujours voulu respirer la profondeur insondable…

Pas même eu le temps de boire une dernière lampée, c'était bien triste…

Lien vers page "Commandes"

bouton-commande2.png

Commentaires (1)

1. logan 21/02/2012

Wow,your post is really very good and I appreciate it.louis vuitton outlet

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 21/01/2012

Créer un site gratuit avec e-monsite.com - Signaler un contenu illicite.