En 2005, à l'occasion du Printemps des poètes, l'association "L'Envers des rimes" dont j'étais président a lancé une folle idée : créer un spectacle autour de la thématique du Brésil, -thème retenu par l'organisation rochelaise- en invitant les poètes à écrire leurs ressentis sur ce pays sud-américain.
Les textes furent mis en musique et chantés par Serge Mathurin, Nanou, Katie Ferré, et j'inventais une comédie afin de créer un lien entre les différents poèmes. Ce fut l'histoire de Pipo, auguste perroquet brésilien en quête d'une compagne située loin de lui. Plusieurs associations rochelaises rejoignirent le projet afin de lui donner de la couleur, de la musique et de la ferveur : Surdo Rei, pour les rythmes brésiliens ; Roda da capoeira, pour la danse des esclaves et Impro and co pour la comédie, sans oublier la participation des poètes de l'Envers des rimes.
Dans quelques jours, j'ose pouvoir espérer vous présenter un extrait de ce spectacle, joué à deux occasions à La Rochelle. En attendant, voici un texte que j'ai souhaité riche en images exotiques. C'est la raison pour laquelle j'ai cru bon rajouter un lexique en fin de lecture.
CAN-DOM-BLE[1]
Homme, fais sortir le jaguar
caché derrière ton regard !
Le Pantanal[2] s’il est mystère
reste le poumon de la Terre…
L’initié :
Le tam-tam résonne
dans le terreiro[3]
et mon sang bouillonne
aux coups des surdos[4]
je n’écoute que ma danse
mon corps se met en transe !
Voix d’outre-jour :
Aurais-tu peur du jour, aurais-tu peur des nuits, d’affronter la noirceur de ton flux hypocrite ! Aurais-tu peur de vivre ? Ecarte de l’esprit le boitata[5] en feu avant que s’illuminent tes orages intérieurs ! sa peau se glissera sous le fil des artères, tel l’insidieux poison, enflammera tes yeux ! aurais-tu peur des nuits, lorsque le sucuri[6] prend possession de toi !
La prêtresse sorcière :
Homme, cache le piranha
Dissimulé entre tes doigts !
Le cœur du Pantanal palpite
du pleur de la forêt détruite !
L’initié :
Les chants se lamentent
du veau sacrifié
mon sang se contente
d’un coq sanctifié !
Je n’écoute que ma danse
Mon corps se met en transe !
Voix d’outre-jour :
Crains-tu des arbres morts l’ombre qui se déplace ? crains-tu des ouistitis leurs féroces sourires ? Le jubaru[7] se tait écoutant la poitrine fuir les pas de samba à l’écho de tes pas ! Vois ! L’anhanga[8] te guette ! et ses grands bois de chair emportent les enfants prisonniers du sommeil ! L’ombre qui se déplace est ton propre fantôme… Anhanga ! C’est le cerf de ton imaginaire !
La prêtresse sorcière :
Homme, chasse le jacaré[9]
Si ses paroles t’égaraient !
Le Pantanal est une source
Où la chimère se ressource…
L’initié :
Les plaintes se mêlent
Au cœur d’Umbanda[10]
Mâles et femelles
Supplient Orixà[11]…
Je n’écoute que ma danse
Mon corps se met en transe…
Voix d’outre-jour
As-tu perçu le cri de l’esprit-animal, curupira[12] nocturne aux fruits d’Amazonie ? Peut-être veut-il t’offrir au Iemisch[13] insatiable, qui se nourrit des yeux aux couleurs d’épouvante. Danse la communion pour nier la vérité, car ces monstres en fait ne sont que ton reflet. Offre ta conscience à l’esprit-animal dans l’insensé délire où tu perdras ton âme.
Pierre BRANDAO
[1] Can-dom-ble : Macumba (culte proche du vaudou), pratiqué dans le Nordeste du Brésil.
[2] Pantanal : (signifie marécage) ; deuxième grand éco-système du Brésil, situé au centre-ouest du pays. Classé réserve mondiale de la biosphère par l’UNESCO.
[3] terreiro : (ou terero) temple afro-brésilien où se déroulent les sacrifices d’animaux.
[4] surdo : instrument de musique utilisé par les joueurs de samba ; s’apparente au tam-tam.
[5] boitata : serpent de feu imaginaire qui châtie l’incendiaire des champs.
[6] sucuri : serpent du Brésil pouvant atteindre huit mètres de long.
[7] jubaru : oiseau sympole du Pantanal ; il porte aussi le nom de tuiuiu.
[8] anhanga : imagerie populaire – l’anhanga était un cerf fantastique protégeant les populations animales de la forêt amazonienne. Par la suite, son nom désignait un fantôme maléfique qui dérobait les enfants durant leur sommeil.
[9] jacaré : reptile crocodilien de la famille des alligatoridés.
[10] umbanda : le rite d’Umbanda s’opère principalement sur Sao Paulo et à Rio qu’il partage avec la Macumba. IL s’agit d’un rituel complet qui utilise des éléments magiques, poudre rituelle, parfum attractif, savon agissant, grands bains, super fluide, bougies spéciales, encens spéciaux.
[11] Orixà : dieux invoqués à l’occasion des rites.
[12] curupira : esprit-animal nocturne de la forêt amazonienne. Description : taille d’un tapir, longs poils rouges sur le dos, dents vertes, pas de genoux, pieds orientés vers l’arrière, énormes oreilles… Légende : le curupira fait tomber les arbres morts durant la nuit, pour qu’ils ne chutent pas sur les bûcherons. Une autre version contredit celle-ci : elle affirme qu’il s’en prend à ceux qui ne respectent pas l’environnement. En passant la main sur son dos trois fois de suite, on pourrait apprendre le langage de tous les animaux.
[13] Iemisch : loutre géante dévoreuse d’hommes… Tout humain en sa présence ne peut plus parler ni crier.
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